Marc Halévy. TRAVAIL ET BONHEUR FONT-ILS BON MÉNAGE ?

Une vraie question qui concerne chacun d’entre nous, dès lors que nous ne vivons ni d’amour et d’eau fraîche, ni de nos rentes. Marc Halévy, scientifique et philosophe nous éclaire. Dialogue en sérénité.

Marc Halévy
Marc Halévy

Comment définiriez vous une entreprise « heureuse » ?

Je n’aime pas les mots « bonheur » et « heureux » car l’étymologie renvoie à l’ancien français « heur » qui signifie « chance ». Être heureux, c’est être chanceux. C’est bien d’avoir de la chance, mais je crois préférable de miser sur un facteur plus maîtrisable. Plutôt que « entreprise heureuse », je préfèrerais « entreprise joyeuse » car la joie est une état d’esprit, un effet de volonté et un art de vivre. Et si l’on se réfère à Aristote, Spinoza et Nietzsche, la joie est la conséquence de l’accomplissement de soi. Une entreprise joyeuse est une entreprise qui s’accomplit en plénitude, qui va jusqu’au bout de ses talents, de ses possibles, de ses potentialités. De même pour les collaborateurs : un homme joyeux est un homme qui s’accomplit en plénitude, qui va jusqu’au bout de ses talents, de ses possibles, de ses potentialités. Le secret d’un management réussi est dans la convergence de ces deux accomplissements, l’un collectif et entrepreneurial, l’autre personnel et professionnel.

Qu’est-ce qui fait une entreprise heureuse et des collaborateurs enthousiastes ?

Précisément cette convergence entre le collectif et l’individuel : l’accomplissement du tout (l’entreprise) par l’accomplissement de chacune de ses parties (chaque collaborateur) et l’accomplissement des parties par l’accomplissement du tout.

Pour réussir ce tour de force, encore faut-il connaître et comprendre les projets de vie et les talents de tous les collaborateurs. Il faut de plus construire, affirmer et faire partager le projet collectif de l’entreprise c’est-à-dire sa vocation profonde et durable, sa mission, sa finalité.

Quant à moi, je mets deux préalables à la définition d’un projet spécifique d’une entreprise.

Le premier : la vocation de l’entreprise n’est ni de fournir des rentes financières à ses actionnaires, ni de servir des rentes sécuritaires à ses employés.

Le second : tout projet d’entreprise doit passer par la fourniture de la meilleure valeur d’usage à ses clients finaux, et par la recherche de la plus grande joie de vivre pour ses collaborateurs.

Une entreprise peut-elle être heureuse, si individuellement, ses collaborateurs ne le sont pas ?

Chacun a des hauts et des bas dans la vie ; l’entreprise collective comme chaque collaborateur individuel. La convergence des accomplissements, dont je parlais plus haut, n’est jamais stabilisée ; elle est un travail quotidien qui n’est possible que dans la rencontre de deux bonnes volontés : celle de l’entreprise et celle de chaque collaborateur.

Il faut vouloir la joie. Elle ne vient jamais du dehors. Elle se construit toujours du dedans. Elle est une oeuvre d’art qu’il faut ciseler tous les jours un peu plus, un peu mieux.

Mais ce qu’il faut absolument comprendre et appliquer, c’est que l’accomplissement de soi (donc sa joie personnelle) passe par l’accomplissement de son propre monde (donc aussi la joie collective) c’est-à-dire, aussi, celui de son monde professionnel au sein de l’entreprise.

L’interaction de chacun avec son propre monde est permanente : tout être humain est un système complexe spirituellement, intellectuellement, émotionnellement et physiquement perméable. Le dedans sans le dehors est stérile.

En quoi une entreprise peut-elle aider, contribuer au bonheur de ses salariés ?

Il faut éradiquer ce mot de « salarié » qui renvoie au salaire payé aux légionnaires romains, sous les espèces du sel, pour aller se faire tuer à la guerre. De même, le mot « travail » dont l’étymologie renvoie à un instrument de torture (le tripalium en latin), devrait être évité. Je me refuse à faire un travail, mais j’adore exercer mon métier. Je récuse tout salaire, mais j’entends être rémunéré pour mon ouvrage. Bref …

Les points essentiels pour faire converger l’accomplissement collectif avec les accomplissements individuels, sont :

  • Définir clairement une belle et noble vocation (mission, but, finalité) pour l’entreprise.
  • Faire adhérer, avec enthousiasme, tous les collaborateurs à cette vocation.
  • Décrypter les projets de vie et les talents de ces mêmes collaborateurs.
  • Faciliter (au sens actif du terme) l’accomplissement des projets de vie individuels au sein de l’entreprise.
  • Détecter (notamment est interrogeant les aspirations et les hobbies), activer et mettre en oeuvre tous les talents réels des collaborateurs au sein même de leur mission individuelle au sein de l’entreprise.
  • Savoir que ces convergences sont labiles et instables et qu’il faut, sans cesse, remettre l’ouvrage sur le métier.
  • Stimuler la virtuosité de chacun.
  • Pratiquer l’élégance dans ses relations.
  • Vouloir être joyeux et vivre joyeusement.

Découvrez la pensée de Marc Halévy : http://www.noetique.eu/